Je veux manger local, durable et équitable !

Agriculture, alimentation et économie locale : comment faire mieux ?


Manger sain, permettre aux agriculteurs et agricultrices de s’installer et de vivre de leur travail, retrouver des produits traditionnels anciens, sauvegarder les terres agricoles, promouvoir un approvisionnement plus local des distributeurs et autres cantines et restaurants d’entreprises, aider le consommateur à mieux comprendre les enjeux nutritionnels, énergétiques, climatiques qu’impliquent ses choix … Quelles priorités se fixer, quelle mise en cohérence des différents acteurs de la profession et de la société civile ?

Le mardi 25 octobre 2011, le Café des Trains à Tousson a accueilli la première rencontre de la biosphère sur le thème : "Manger local, durable et équitable".

Gérées à toutes les échelles, les questions de production, de distribution et de consommation sont au cœur de la question de la résilience d'un territoire. Quel est le mode de fonctionnement de ce territoire? Le territoire a-t-il les capacités d'alimenter, au moins en partie, sa population, avec des produits de qualité? Quelles sont les possibilités, pour cette  population, d'accéder à des produits localement?


Cette première rencontre a réuni plusieurs acteurs professionnels du monde agricole, des élus mais également des citoyens sensibilisés et curieux d'échanger librement avec ces parties prenantes.

Compte-rendu des débats

Voici les débats qui se sont tenus lors de cette rencontre.

Animateur : Tout d'abord, que veut dire "local"?

A : Pour certains, "local" est synonyme de lien, de contact : on peut boire une bière ou acheter des fruits de mer qui viennent de loin mais si l'on peut échanger avec celui qui l'a acheminé jusqu'à nous, ou si tout simplement on les achète près de chez nous, il s'agit d'un produit local. Sur le marché de Nemours, il y a un marchand d'huîtres d'Oléron. Et c'est lui le producteur, et c'est ce qui change tout. On pourrait très bien avoir une vente d'huîtres sur nos marchés sans intérêt, sauf que là, ce sont ses huîtres à lui. Ça change tout, et pourtant ce n'est pas un produit local.

B : La Mairie de Nemours s'est lancée dans une expérience auprès des cantines scolaires où l'on propose, une fois par mois, un repas "produits du terroir". La première intention était de proposer des menus bio, mais on s'est aperçu que les produits venait de loin, aussi il a été choisi de valoriser les produits du terroir. 17 agriculteurs situés situés dans un rayon de 25 km autour de Nemours, proposent, une fois par mois, les repas de la cantine : miel, pain d'épice de Mr Hamette à Bourron-Marlotte... L'occasion de découvrir le pain d'épice au chocolat. Au cours de ce repas, des producteurs viennent parler de leurs cultures, leurs productions, aux enfants. Au dos de chaque menu, il y a l'adresse des producteurs, pour inciter les enfants à emmener les parents visiter l'exploitation.

C : Cependant, l'aspect local est difficile à définir, puisque ça veut dire quoi "local" ? On parle généralement d'un rayon de 25/30 km, à peu près la distance de rentabilité du transport...

B : Manger local, c'est aussi savoir où a été cultivé ou préparé le produit. Je trouve que les légumes n'ont pas le même goût.

A : Le local, c'est aussi ce que l'on peut voir fabriquer, pas pour "vérifier", mais pour toucher du doigt le métier dont il s'agit, comme celui du boulanger... De cette façon, le produit existe par la façon dont il est transformé, et ça peut changer notre façon de consommer.

B : On oublie souvent de parler du goût. Pourquoi il y a la semaine du goût ? Aujourd'hui, on sait qu'on a tendance à s'alimenter de produits préparés, et c'est vraiment une opportunité de proposer aux enfants quelque chose de différent. Ce sont 650 repas pour une journée "menu du terroir" et comme on le fait une fois par mois, on tourne autour de 6500 repas par an. C'est vrai que c'est conséquent pour la ville de Nemours, mais on sait que ça a changé la notion de "manger à la cantine" pour les enfants.

D : La balade du goût a été créée sur notre secteur, le sud Seine-et-Marne, par des agriculteurs, il y a une douzaine d'années. Pendant 4/5 ans, c'est resté local sur le sud 77. Ensuite ça s'est développé sur toute la Seine-et-Marne, avec un succès important. Depuis 2 ans, l'Île de france s'est jointe à la Seine-et-Marne pour promouvoir tous les produits locaux. Dans le sud 77, on souhaite mettre en avant cette valeur. Depuis cette année, on a lancé à Fontainebleau un marché des producteurs locaux, 1 mercredi par mois, en fin de journée, de 17h à 21h.

Animateur : Je trouve qu’on commence à mieux cerner la notion de local. Qu'en est-il des 2 autres notions : "durable" et "équitable"?

C : Le mot "durable" s'emploie trop facilement aujourd'hui. L'important, c'est qu'une action s'inscrive dans la durée. Il faut aussi que cette action soit résiliente, capable de s'adapter aux évolutions qui ne manqueront pas d'arriver (changement climatique notamment). Une action durable doit être un accompagnement continu du changement.

D : Le travail d'un agriculteur s'inscrit toujours dans le durable. L'agriculture n'est pas de l'industrie lourde mais c'est un investissement personnel important, sans compter tous les autres investissements (fonciers, matériels, etc.). Un agriculteur ne se lance dans une production de manière éphémère : c'est sur du long terme. Il doit s'adapter au climat, la météo est très changeante. Sur notre secteur, on est peu privilégié par la qualité de nos sols en terme de rétention d'eau, comparativement à la brie par exemple. On s'adapte aussi aux contraintes économiques et environnementales (françaises et européennes). Ça fait partie de notre métier d'avoir une vision des choses à long terme mais avec beaucoup d'incertitudes.

F : Le plan climat départemental révèle que 26% des émissions carbonées (la source principale) du département proviennent de la restauration : ce n'est pas le chauffage, ni la restauration, ni le déplacement du personnel. Nous gérons 126 collèges avec demi-pensions. 20% de ces 26% proviennent de la consommation de bœuf. La composition des menus doit également être prise en compte pour limiter les émissions carbonées. Si l'agriculture est durable, il faudra qu'elle le soit encore plus. 

F : Si on veut étendre le nombre de repas scolaires locaux, on ne peut pas. Si on veut que ce soit socialement équitable, ce n'est pas possible aujourd'hui : on ne peut pas nourrir les 126 collèges avec le local actuellement. L'initiative de Nemours est bonne, mais comment passer de un jour par mois à tous les jours? Cela serait probablement trop cher et il y aurait des problèmes d'approvisionnement. Alors que pouvons-nous imaginer pour alimenter en produit locaux, et bios (si on veut aller au bout de la démarche) notre territoire ? Chacun doit avoir des éléments de réponses (les agriculteurs, les distributeurs, etc.) ?

G : Des besoins nouveaux émergent de la part d'individus qui veulent manger local, durable et équitable. Il y a des jeunes qui cherchent des terres pour s'installer, et également des couples de consommateurs qui veulent trouver des paniers régulièrement. L'objectif de Terre de Liens est d'accompagner l'installation, notamment en Ile-de-France, avec le pôle Abiosol (pour agriculture biologique et solidaire, en partenariat le GAB, la couveuse d'activités et la région Ile-de-France).

D : Il y a de la place pour toutes les formes d'agriculture sur le territoire. Au niveau de la chambre d'agriculture, on est ouvert à toutes ces possibilités. On a des ingénieurs, des techniciens qui aident les agriculteurs dans cette démarche. Au niveau du foncier, on sait que c'est un problème. Il y a des organismes qui existent pour aider les jeunes à s'installer (ex la Safer). Il faut peut être faire une concertation localement pour voir comment faire avancer les choses. Mais on est tout à fait positif et intéressé par une telle démarche. Il est vrai que le besoin en alimentation locale est croissant. On doit trouver des solutions. Des agriculteurs se diversifient en élevage, mais cela est beaucoup moins vrai pour le maraîchage. On ne peut pas être à la fois céréalier et maraîcher : ce n’est pas possible, ce sont 2 métiers différents.

A : La population va augmenter : quid pour la surface des terres qui n'augmente pas ?

D : Il faudrait demander aux élus (voir le schéma directeur). Le développement de nos communes est lié au plan du parc naturel régional du Gâtinais français. Mais c'est la population d'Île de France qui évolue. On sait que le potentiel de consommateurs est immense. Si le 77 et les départements voisins ne prennent pas ces parts de marché, alors les produits viendront de plus loin ! Il faut aller plus loin que la réflexion, et encourager les agriculteurs à s'installer.

Animateur : quid de l'équitable ?

H : Le mot "durable" n'a pas encore de sens pour les gens. On l'aborde par intuition, mais tout le monde n'y met pas la même chose. Il est intéressant que les consommateurs prennent conscience des soucis posés par notre alimentation, et la responsabilité de savoir comment on se nourrit, et comment vivent ceux qui nous nourrissent. C'est rétablir ce lien de confiance entre producteur et consommateur. Ce lien s'était peut-être un peu coupé. Il faut communiquer pour le restaurer.

H : Dans la durabilité, il y a une idée de transparence, du "comment on produit". Le consommateur souhaite savoir comment on travaille un produit sain, comment on travaille la terre. Il semble que le consommateur avait perdu tout ça de vue.

D : Il y a une réelle méconnaissance de la façon dont travaillent les agriculteurs. Quand on fait venir des consommateurs sur nos exploitations, on est heureux car on peut leur montrer comment on travaille. Je jette la pierre aux médias qui stigmatisent la profession : des pollueurs, des gens qui font n'importe quoi). On se doit d'être précis dans les doses d'azote, la règlementation, les contrôles subis après traitements... Notre cadre de travail est parfois contraignant, mais il nous oblige à être très rigoureux. Au niveau phyto, il y a une règlementation de plus en plus stricte et des contrôles rigoureux. Les médias véhiculent des clichés à notre encontre ! On nous montre toujours avec un pulvérisateur dans la plaine, avec du vent alors que c'est très encadré ! C'est l'image typique qu'on nous colle. Comme partout, il y a des gens qui ne respectent pas les normes. Mais aujourd'hui, des pénalités peuvent nous tomber dessus si on ne respecte pas les contraintes. Je souhaite que notre profession ait une autre image.

I : C'est vrai que sur la partie environnementale, il y a des clichés, mais je pense qu'il faut, au bout d'un moment, sortir de cette main-mise des grosses boîtes qui vendent tous ces produits qu'on peut déverser sur la terre et dans le sol.

D : Excusez-moi, mais vous employez des propos...!

I : Je ne jette pas la pierre. En tant que commerçant de produits biologiques, nous faisons beaucoup de local : du pain d'Héricy, du jus de pomme, des lentilles, des patates, des oignons, etc. c'est une alimentation saine. Je ne veux pas entrer dans le débat selon lequel l'agriculture conventionnelle produit une alimentation pas saine, mais il faut admettre que le problème environnemental est lié à ces boîtes phyto qui nous vendent ensuite des médocs quand on est malade. C'est tout de même extraordinaire ! Nous, nous souhaitons vivre dans quelque chose qui respecte l'environnement. Le local pour réduire les émissions de Co2 au maximum, et l'équitable pour permettre aux producteurs de vivre correctement.

Animateur : comment faire mieux?

G : l'accès à la terre est assez difficile. Les communes ont des terrains disponibles. Il y a plein de choses à inventer. Terres de Liens a créé une société foncière (les parts sont à  100€) pour acquérir de la terre. L'argent peut être collecté de toute la France. Un projet vient d'être acheté à Toussac, un autre est en cours à Lumigny (38 hectares qui vont passer en bio). Chacun doit prendre conscience de ce qu'il y a à faire.

J : Pouvons-nous se fixer des priorités ? Est-on d'accord sur l'objectif de pouvoir compter sur la capacité du territoire à subvenir à nos besoins, d'ici à 20 / 30 ans pour ? Est-ce un objectif en soi ? 

D : Il faudrait imposer de la saisonnalité aux consommateurs des fruits et légumes. Les gens veulent tout et n'importe quand.

H : Des aberrations pèsent sur les gens, notamment sur leur santé. Une prise de conscience se fait en ce moment à ce sujet.

D : La grande distribution est à l'origine de pas mal de dérives : elle a incité les agriculteurs à baisser leurs coûts (par ex. les producteurs de volailles) et les producteurs locaux sont quant à eux sortis de ce circuit.

Animateur : faudrait-il refaire un maillage en circuit court ?

D : Oui, on voudrait créer des circuits courts, une petite centrale d'achat, un approvisionnement des cantines, des restaurants de Fontainebleau. On a des idées mais ce n'est pas facile à mettre en œuvre. Pour approvisionner les cantines, on s'est heurté au problème de l'intervention des cuisines centrales : à Fontainebleau, ils font appel à un prestataire qui travaille de gros volumes. On a un souci sur les quantités. On doit pousser la réflexion plus loin si on veut toucher les cantines de manière plus importante. Je voudrais néanmoins revenir sur le bio : il a un défaut, c'est son prix. Un producteur de fruits ou légumes bio s'en sort car il travaille en général seul sur une surface plutôt restreinte. Dès qu'il veut développer, il est bloqué par la main d’œuvre. S'il veut éviter ces charges en plus, il faut réfléchir différemment (culture intégrée non bio mais qui s'en rapproche), pour lui faciliter le travail et limiter ses charges, et lui permettre de tirer un revenu correct de son travail.

H : L'AMAP-IDF a cette démarche : on paie les paysans pour qu'ils aient de quoi vivre, et on définit ce que "vivre décemment" veut dire. C'est le juste prix. Mais si vous n'incluez pas la vision du consommateur, on passe à côté. On va l'un vers l'autre : le consommateur a besoin de savoir ce qu'il mange, et il établit un lien de confiance lorsqu'il achète la récolte au producteur qui a travaillé pour lui.

K : Le consommateur doit prendre conscience qu'il consomme le fruit de la récolte, c'est le chaînon manquant, la transition. La grande distribution a étranglé les producteurs, les a inscrits dans un système industriel (j'ai vu cela de près dans mon travail). Le boulot de l'un de mes clients, un labo, consistait à intervenir sur les denrées stockées, en posant des fumigènes la nuit, pendant des semaines, des mois jusqu'à ce que les produits soient vendus, pour qu'ils gardent une apparence fraîche et intacte, alors qu'ils pourrissent à peine arrivés à la maison.

L : Que pourrions-nous pour faire évoluer les choses ? Comment augmenter le nombre de repas distribués aux écoles par les producteurs locaux à Nemours ?

Animateur : comment passer à un régime de croisière ? Démultiplier ?

D : Les producteurs peuvent faire un repas de plus par mois, mais ça leur est difficile d'aller plus loin : ils ont leur clientèle, leur boutique à la ferme. Au niveau du coût : le prix est moins onéreux que pour celui d'un repas bio qui fut proposé (pour un plat bio d'origine européenne !), tout en ayant avec une provenance locale.

H : Il n'y a pas assez de production biologique en Ile-de-France.

D : Si les plats bios provenaient au moins de France et non d'Europe, ce serait déjà bien !

K : J'ai entendu dire que beaucoup d'agriculteurs qui découvrent comment "refaire vivre la terre" sont très heureux des résultats.

D : En Seine-et-Marne, on est très en pointe pour prendre des décisions en matière environnementale.

L : Le gros enjeu, c'est de remettre de l'agriculture au sein de notre territoire qui s'urbanise : c'est un vrai projet de territoire. Il y a des agriculteurs, on a de la demande, on a des besoins : Pourquoi a-t-on tant de difficultés à installer ces agriculteurs? Il faudrait faire de ces projets d'installation des vrais projets de territoire.

D : Pourquoi vous ne venez jamais frapper à la porte de la chambre d'agriculture ?

G : on est venus ! On a rencontré du monde, et ça n'a jamais rien donné. On veut bien en faire plus, mais on a peu de bénévoles. Suivre les porteurs de projets, veiller aux terres qui se libèrent... ça demande beaucoup de temps, c'est du long terme.

D : Je propose qu'on ait des rencontres, ce n’est pas un souci.

A : On est au début de quelque chose. J'ai été formé dans un lycée agricole, j'en suis parti car ça ne correspondait pas à l'idée que je me faisais de l'agriculture... et aujourd'hui on y revient. On commence à reprendre confiance dans les agriculteurs. Mais toutes ces réflexions posent un problème : comment inciter les entreprises privées à produire différemment ? Le consommateur commence à changer, le producteur aussi, et c'est la notion de l'entreprise elle-même qui est différente. La notion de "J'ai envie de cultiver pour vous nourrir" devient profonde. Elle ne l'a pas toujours été. J'ai déjà entendu des choses comme : "une entreprise agricole est une entreprise qui est là pour faire du profit." Le Miscanthus, c'est plus pour le profit que pour la nourriture. Et quand on voit les terres agricoles confisquées pour des fins de loisirs...


Vos réactions (4)

  • Par Anna, publié le Le 3 janvier 2013

    Pour certains, "local" est synonyme de lien, de contact : on peut boire une bière ou acheter des fruits de mer qui viennent de loin mais si l'on peut échanger avec celui qui l'a acheminé jusqu'à nous, ou si tout simplement on les achète près de chez nous, il s'agit d'un produit local. Sur le marché de Nemours, il y a un marchand d'huîtres d'Oléron. Et c'est lui le producteur, et c'est ce qui change tout. On pourrait très bien avoir une vente d'huîtres sur nos marchés sans intérêt, sauf que là, ce sont ses huîtres à lui. Ça change tout, et pourtant ce n'est pas un produit local.


    • Par Sahen, publié le Le 4 janvier 2013

      Il ne faut pas confondre local et de proximité (qui peut avoir, IMHO un sens plus large, non lié à un espace géographique restreint), là c'est un cas de proximité plus que de localité !


  • Par Sahen, publié le Le 3 janvier 2013

    l'aspect local est difficile à définir, puisque ça veut dire quoi "local" ? On parle généralement d'un rayon de 25/30 km, à peu près la distance de rentabilité du transport...


  • Par Sahen, publié le Le 3 janvier 2013

    Le local, c'est aussi ce que l'on peut voir fabriquer, pas pour "vérifier", mais pour toucher du doigt le métier dont il s'agit, comme celui du boulanger... De cette façon, le produit existe par la façon dont il est transformé, et ça peut changer notre façon de consommer.